
Campement d'émigrants juifs à la gare de Lyon
La cour de la gare de Lyon, à Paris, présentait, ces jours derniers, un aspect singulièrement curieux et aussi singulièrement attristant.
Une centaine de malheureux vêtus de loques bigarrées et parfaitement sordides y avaient établi leur campement, à l'énorme stupéfaction des employés et des voyageurs.
Ils étaient là, comme notre dessin les représente, faisant leur cuisine, lavant leurs loques dans des troncs d'arbres creusés qui leur servent à la fois de baquet et de berceau pour leurs enfants, et, la nuit venue, se serrant les uns contre les autres pour dormir.
Tout d'abord, ils s'étaient installés sous la véranda; mais les voyageurs se plaignirent du contact possible, étant donnée la malpropreté trop visible de ces étranges voyageurs; de plus, en ces temps où l'on craint tant les épidémies,, on invoqua la cause sacrée de la salubrité publique.
Aussitôt on repoussa les pauvres bagages jusque dans la cour, et toute la bande les suivit, résignée, sans une plainte.
Pour quelques instants le campement se reforma en plein air, il fut encore dispersé; alors la triste bande descendit sur le boulevard et s'installa le long du mur de Mazas, puis revint encore dans la gare, et enfin grâce à la charité put être logée dans deux hôtels de la rue Charenton et de la rue de Citeaux. Maintenant ils sont partis pour l'Amérique où ils trouveront une terre moins dure que celle de leur propre pays.
Ces envahisseurs sont des juifs roumains expulsés. Il se fait en ce moment, comme on sait, dans certaines contrées de l'Est extrême de l'Europe, une grande chasse aux juifs. Nous n'avons ni à en examiner ni à en apprécier les causes. Qui a raison, qui a tort ? On se trouve vraiment en peine de décider quand on entend les arguments produits des deux côtés. Mais il est un fait indéniable : c'est que voilà bien des malheureux! Voilà bien des vieillards, des femmes, des enfants chassés comme des bêtes fauves et laissés sans foyer et sans pain! Quoiqu'on leur reproche, il est impossible de n'être point touché de tant de misère.
Aussi approuvons-nous fort le comité de bienfaisance israélite de Paris, qui a uni ses efforts à ceux du baron de Hirsch pour améliorer la situation des émigrants juifs.
Et si quelque antisémite fougueux nous blâmait de notre pitié, nous lui répondrions avec la poête latin : Homo sum et nil humani a me alienum puto. Je suis homme et j'estime que rien de ce qui est humain ne doit m'être étranger.
Cette illustration est tirée du Supplément Illustré du Petit Journal daté du samedi 10 septembre 1892. Le commentaire qui s'y rapporte ménage soigneusement les nombreux lecteurs antisémites du journal (la machination contre Dreyfus éclatera deux ans plus tard) en refusant de prendre parti face à la « chasse aux juifs » ; il décrit cependant avec compassion la situation de ces émigrants expulsés de Roumanie.
A cette date, Tina avait 7 ans du côté de Braïla (ou Iasi) et Abraham 9 ans à Bucarest. Ils n'étaient pas très loin d'émigrer à leur tour.